extrait de "la question linguistique alsacienne de 1945 à nos jours" Salde, Strasbourg, 1998

Les mesures en faveur du bilinguisme, notamment scolaires depuis 1945

par Pierre Klein

Considérant la demande sociale exprimée depuis 1945 et le large consensus qui s'est, peu à peu, établi autour de la question, comment l'Etat ou l'Administration ont-ils répondu aux revendications alsaciennes ?

 

Dans le contexte du jacobinisme, voire d'un certain nationalisme français, ces réponses constituent en fait autant de concessions arrachées à une politique d'uniformisation linguistique. La négation du pluralisme culturel et du droit à la différence a été et reste, dans une certaine mesure, une tradition bien française. Si la France encourage le bilinguisme au Québec, en Louisiane, au Jura suisse, elle l'a toujours rejeté sur son propre territoire. La France "ne peut reconnaître l'existence de groupes ethniques, minoritaires ou non". De cette incapacité découle en droite ligne la politique linguistique et culturelle conduite en Alsace depuis 1945 (et déjà bien avant).

"C'est énoncer une vérité d'évidence que de déclarer que, chez nous, l'Etat-Nation a phagocyté les personnalités régionales et confisqué les identités ethniques... Cette omniprésence de la puissance publique est en réalité un phénomène unique dans une
société libérale. Nulle part ailleurs, en Europe occidentale, les citoyens n'ont à un tel degré abdiqué leurs droits et leur volonté au bénéfice des pouvoirs publics".

Yves Plasseraud, "Une et (in)divisible?"

S'il n'y avait pas ce contexte hostile au bilinguisme, on serait tenté d'admettre que bon nombre de mesures en faveur de la connaissance et de la pratique de la langue française étaient nécessaires, voire indispensable en 1945 et encore après. Mais l'histoire linguistique de notre région (et de bien d'autres) nous apprend qu'elles étaient tout autant destinées à destabiliser la culture en Alsace, à priver la langue allemande (dialectes et allemand littéraire) d'une véritable existence sociale et à faire passer les Alsaciens d'une langue à l'autre. Leur but n'était pas de les amener vers le bilinguisme qui aurait satisfait à la fois les intérêts de la France et les besoins de l'Alsace.

A l'école

Nous avons vu que 1945 est une date couperet pour l'enseignement de l'allemand en Alsace. Pour la première fois depuis des siècles, il est suspendu à l'école primaire. nous avons vu également que certains ont essayé de justifier cette suspension. Quoiqu'on ait pu en dire, elle n'avait d'autres sens que d'accélérer une assimilation linguistique déjà tentée avant 1870 et avant 1940. Mais les réactions ne se firent pas attendre. Le combat pour le bilinguisme reprit son cours, lentement, très lentement d'abord, pour connaître une certaine acuité aujourd'hui. Il faut dire que les enjeux sont de taille, notamment économiques, culturels et
identitaires.

Depuis 1945, on assiste sur ce sujet à une sorte de balancier entre concessions et revendications, à des propos contradictoires, tantôt hostiles, tantôt favorables.

Aucune minorité linguistique de France n'a su ou pu garantir une survie pleine et entière de sa langue et de sa culture. Parce que le bilinguisme n'est tout simplement pas un concept français.

Les Alsaciens échoueront-ils là où d'autres ont réussi ?  En tout cas, ils essayent. La politique c'est la force des choses et rien n'est immuable. Wer will, der kann!

Voilà l'histoire d'une lente reconquête:

Une première concession est venue avec le décret du 18/12/1952, appelé décret André Marie, dont les mesures essentielles sont les suivantes:

"Un enseignement facultatif de la langue allemande est institué dans les écoles primaires élémentaires des communes dont la langue usuelle est le dialecte alsacien.

Cet enseignement sera donné pendant deux heures chaque semaine, au cours des deux dernières années de la scolarité obligatoire, aux enfants dont la famille en aura exprimé le désir. Les cours auront lieu pendant les heures normales d'enseignement. Ils seront confiés aux instituteurs qui en auront accepté la charge."

Un arrêté du 19 décembre prévoit les modalités d'application de ce décret :

"Art. 1 - L'enseignement de la langue allemande dans les classes terminales des écoles primaires des communes de dialecte alsacien, institué par le décret du 18 décembre 1952, a pour but de donner aux enfants qui le suivent une connaissance pratique et rapidement utilisable de la langue allemande. Cet enseignement devra être adapté, dans ses méthodes, aux conditions et difficultés locales.

Art. 2 - Seront admis à suivre ces cours d'allemand les élèves dont le père ou le tuteur légal aura donné son accord écrit lors de la consultation qui devra être faite sur ce point par MM. les inspecteurs d'académie intéressés.

Art. 3 - Les cours seront assurés dans les écoles primaires publiques par les instituteurs qui, consultés par MM. les Inspecteurs d'Académie, se seront déclarés aptes à enseigner la langue allemande et disposés à assumer la charge de cet enseignement.

Art. 4 - Les 2 heures hebdomadaires consacrées aux cours de langue allemande devront être comprises dans l'horaire normal obligatoire à raison de: une heure prise sur le temps consacré aux activités diverses et une heure prise sur le temps consacrée à
l'éducation physique."(1)

On s'aperçut très rapidement que ce décret connaîtrait une application très imparfaite en raison de l'obstruction exercée par les syndicats d'enseignants. Une circulaire du 20/10/53 instaura un corps relativement important d'instituteurs itinérants pour enseigner l'allemand dans les communes qui n'en bénéficiaient pas. Le SNI qualifia ces enseignants de "Véloschwowe"...

A l'époque, la grande majorité des enfants fréquentaient l'école primaire jusqu'à l'âge de 14 ans. Un grand nombre d'entre eux bénéficiaient donc d'un enseignement de l'allemand de 12 à 14 ans.

On s'aperçut aussi rapidement que cet enseignement était bien tardif et une demande d'extension et d'obligation se fit jour. Celle-ci ne fut pas sans déclencher de violentes polémiques entre une administration scolaire et des syndicats réticents et la grande masse des Alsaciens qui en demandait davantage. Ainsi par exemple l'assemblée générale des parents d'élèves de l'enseignement public en Alsace (APEPA), qui comptait près de 70.000 membres demandait le 29/11/1958 "l'instauration d'un enseignement de l'allemand suffisamment étendu et étoffé pour donner à tous les écoliers la possibilité d'usage convenable de l'allemand dans la vie courante et
pratique" et "que cet enseignement fasse partie d'un cycle complet d'études et demeure matière d'enseignement obligatoire et d'examen."

Une extension fut accordée à partir de 1959, mais seulement aux trois dernières années de l'enseignement élémentaire (11 à 14 ans), mais toujours sans obligation.

Dans les années qui suivirent, la scolarité obligatoire fut portée à 16 ans, les élèves passant au collège à 11 ans. Ainsi pour plusieurs années il n'y eut plus d'enseignement de l'allemand à l'école primaire.

Devant cette carence, les voix s'élèvent à nouveau pour qu'il soit mis fin à cette situation (voir la demande).

A partir de 1969, une rénovation de l'enseignement de l'allemand est entreprise au collège, sous la houlette de l'inspecteur Holderith. Une pédagogie de l'enseignement de l'allemand qui tient compte de l'acquis dialectal est progressivement mise en place. Elle atteindra les classes terminales en 1975.

Depuis 1969, l'inspecteur général Holderith travaillait avec une équipe d'enseignenants à l'élaboration d'une pédagogie de l'enseignement de l'allemand qui tienne compte de l'acquis dialectaldont la parenté avec l'allemand standard est tout à fait claire. Cette pédagogie a été appliquée à titre expérimentale dans une quarantaine de classes de sixième en 1969.(2)

Dans une lettre adressée au Député HINSBERGER le 7 janvier 1969, Monsieur Edgar FAURE, Ministre de l'Education Nationale écrit à propos de l'expérimentation de classes maternelles bilingues (français-allemand) en Alsace-Moselle: "... Des considérations d'ordre méthodologiques excluent l'utilisation d'une langue étrangère apparentée à un dialecte local...Dans les Académies de Nancy et de Strasbourg, l'anglais pourrait être essayé..."

Le 16/10/1971, dans une interview au Dernières Nouvelles d'Alsace, le Recteur GUYARD et le Préfet VERDIER déclaraient: " Il n'a jamais été question d'interdire le dialecte dans les écoles". Monsieur BAUERLE du SGEN-CFDT apporta une réponse courageuse et cinglante: "...Les affirmations du Recteur et du Préfet nous semblent une sinistre comédie. Ceux d'entre nous qui suivent les problèmes de nos écoles élémentaires savent ce qu'il faut penser de ce qui est dit dans cet article..."

A la rentrée de 1972, dans trente classes expérimentales de CM1 et CM2 (9 et 10 ans) est mise en place l'expérience Holderith d'enseignement de l'allemand à l'école primaire.

En 1973, au cours de la discussion du budget de l'Education Nationale le député ZELLER avait plaidé en termes très mesurés en faveur de l'extension de l'enseignement de l'allemand à toutes les classes élémentaires. Le Ministre Joseph FONTANET répondit par un refus en termes hautains: "Le danger à cet égard serait d'aboutir à ce que les enfants finissent par parler l'allemand plus volontiers que le français. Aussi ne comptons-nous pas permettre aux élèves d'apprendre cette langue avant le cours moyen première année."

A partir de 1976, l'expérience Holderith devient réforme. Une circulaire ministérielle du 30 mars appelée "circulaire Denieul" introduit un enseignement de l'allemand à l'école primaire, dans les termes suivants:

"Conformément aux engagements que j'ai pris, j'ai l'honneur de vous demander de prendre toutes dispositions opportunes pour que l'enseignement facultatif de l'allemand, dispensé dans les deux dernières années de l'école élémentaire, soit inscrit dans les horaires et les programmes des Cours Moyens première et deuxième années.

Cet enseignement, donné à raison de trente minutes par jour (2h30 par semaine), dans le cadre des 27 heures hebdomadaires d'enseignement, ne devra en aucun cas être pris sur les horaires réservés à l'enseignement du français. Il sera pris sur l'enseignement des autres disciplines, en fonction des situations et des besoins locaux, dans des conditions que MM. les Inspecteurs départementaux et les enseignants concernés auront à définir.

Cet enseignement de l'allemand, tel qu'il est défini par la méthode de M. l'Inspecteur Général HOLDERITH, devra être généralisé aux niveaux des CM 1 et CM 2 dans les meilleurs délais possibles."

Grâce à l'appui des finances départementales et communales, le SNI de son côté s'engageant à ne pas "torpiller" l'expérience, son application fut rapide.

En 1977, près de 70% des classes de CM 1 et CM 2 bénéficiaient des nouvelles mesures. Au cours des années 80, elles en atteignaient près de 80%.

A noter qu'à cette époque les dialectes restent toujours officiellement exclus de l'école et notamment de l'école maternelle. S'il ne sont plus "interdits de séjour", il n'y sont pour le moins pas promus.

A ce propos, le Ministre de l'Education nationale René Haby, de passage en Alsace devait déclarer: "l'objectif des écoles maternelles et de l'école élémentaire est en priorité l'apprentissage du français. Je ne suis pas contre le maintien du basque ou de l'alsacien comme langues régionales, mais je ne vois pas la nécessité de les introduire dans les écoles maternelles." (L'Alsace E.O. 1981) Cette cécité peut passer pour très grave de la part d'un ministre de l'Education.

A ce sujet, l'inspecteur Holderith avait notamment souligné que "si l'enfant n'est pas accueilli dans sa langue maternelle à l'école, s'il n'est pas écouté lorsqu'il parle alsacien, il risque d'être profondément malheureux, désemparé. Si l'instituteur ne le comprend pas lorsqu'il parle sa langue maternelle, l'enfant s'installe dans le silence. Il est menacé de sclérose du parler." (op. cit.)

Le même Ministre Haby avait souligné à la Nouvelle-Orléans, Louisiane, le 27/12/1973, l'intérêt du développement de l'enseignement du français en Louisiane parce que "celui-ci privilégie l'expérience du bilinguisme qui devrait être dans l'école de demain la forme par excellence de l'apprentissage des langues étrangères. Quelles que soient, en effet, les vertus des méthodes modernes d'apprentissage des langues vivantes, aucune n'approche les résultats obtenus par le développement du bilinguisme chez l'enfant." Et en décembre 1975, l'enseignement du français en Louisiane est " un enseignement populaire donné à tous et vécu au niveau de la vie quotidienne par les enfants et leurs familles comme une part de leur héritage culturel." La langue acquérant ainsi "une nouvelle dignité et une nouvelle utilité...Un savoir linguistique qui n'est pas utilisé pour communiquer s'appauvrit, se dessèche et meurt." ("Les cahiers du bilinguisme")

Ainsi Monsieur Haby faisait-il preuve d'une parfaite logique pédagogique en Louisiane, alors qu'il parlait le langage de la cécité pédagogique en Alsace : erreur en-deçà, vérité au-delà !

En ce qui concerne la place de la culture régionale à l'école, le Centre Régional de Documentation Pédagogique mettra en place, dans les années soixante-dix, l'opération "Vivre en Alsace" par la production de matériel pédagogique à destination des maîtres. Cette initiative offre néanmoins peu de place à la langue dialectale ou allemande qui constituent pourtant comme toute langue à la fois un véhicule de la culture et un fait culturel.

En 1980, le Recteur Magnin annonce une légère concession à la place du dialecte à l'école "un gosse de trois ans qui arrive parlant le dialecte à l'école, on ne va pas lui interdire d'ouvrir la bouche, il faut l'accueillir et si possible lui répondre dans sa langue."

Il faudra attendre 1982 pour qu'un concept d'ensemble voie le jour.

Le 9 juin 1981, le recteur Pierre Deyon présentait à la presse la circulaire qui portera son nom après une large concertation menée avec tous les partenaires sociaux y compris le mouvement culturel.

Entre temps, la revendication linguistique avait atteint un point fort : voeux unanimes des Conseils Généraux, Plate-forme de Sélestat...

Un tournant s'opère et cette fois-ci dans un sens positif !

Les mesures annoncées dans la "Circulaire Deyon" et qui visent à donner une place plus importante à la langue et à la culture régionales à l'école constituent un réel tournant dans la politique scolaire pratiquée en Alsace. Les réactions sont dans leur ensemble très positives. Néanmoins, du côté de la FEN, on se félicite que les revendications "extrémistes" de 1981 des deux Conseils Généraux n'aient pas été prises en compte.

Tout d'abord, il faut remarquer, dans le préambule, la reconnaissance du fait linguistique alsacien. L'administration scolaire reconnaît enfin la double composante de la langue régionale: dialecte alsacien et allemand standard. Ceci est important, car comment résoudre un problème s'il n'est pas clairement énoncé. Avant 1870, on disait couramment que les Alsaciens étaient de langue allemande, après 1918 et surtout après 1945 il n'en fut plus de même !

Un deuxième point positif réside dans la possibilité d'accueil dans la langue maternelle à l'école maternelle. Il est vrai que ceci est d'une telle évidence, que bon nombre de maîtresses pratiquaient déjà cet accueil avant la circulaire et malgré les interdits. Elles se voient ainsi soutenues dans leur bon sens.

Un troisième point positif apparaît dans la possibilité de mettre en oeuvre des options "langue et culture régionales" dans les collèges et les lycées.

Un quatrième point positif: la filière "allemand renforcé" à partir de la quatrième et la possibilité d'un enseignement de l'allemand dès la cinquième pour les élèves qui ont opté pour une autre langue en sixième.

Un cinquième point positif se trouve dans la recherche d'une meilleure pédagogie du français, adaptée à la situation linguistique alsacienne.

Enfin un sixième point positif réside dans l'effort incontestable fourni pour la formation initiale et continue des maîtres.

Sans doute n'avons-nous jamais eu dans l'Académie de Strasbourg un Recteur qui ait mené une analyse aussi sérieuse et globale du problème scolaire alsacien, parce que sensibles aux spécificités régionales. Sans doute a-t-il fait tout ce qu'il était possible de faire dans l'état des choses notamment au niveau de l'Administration centrale.

La critique principale porte sur la non-généralisation des mesures à l'ensemble de la population scolaire et sur le fait que l'option d'une école véritablement bilingue n'ait pas été retenue.

Certains points ne présentaient pas de réels progrès. Pour ce qui concerne l'enseignement de l'allemand à l'école primaire, il n'y a pas eu d'avancée. La revendication des Conseils Généraux et de la plate-forme de Sélestat qui demandait un enseignement de l'allemand dès le cours élémentaire1 n'a pas été prise en compte.

Il est clair que, plus tôt on commence l'enseignement d'une langue, plus il a de chances d'être efficace. Il aurait été donc souhaitable qu'à l'école maternelle et au cours préparatoire, des plages d'expression dialectales ou d'initiation au dialecte ou à l'allemand soient intégrées de façon plus générale à l'emploi du temps.

En application de la réforme Holderith, un enseignement de l'allemand a été mis en place dans les années 70 dans les CM1 et CM2 et a touché jusqu'à 90% des élèves. A cet égard, la circulaire rectorale, bien que préconisant une initiation possible dès le CE2, n'a rien apporté de nouveau pouvant redresser la situation de cet enseignement. Au contraire, les chiffres sont en baisse (près de 70% en 1986, au lieu de 80% quelques années au paravant).

Par ailleurs, on peut se demander s'il n'existait pas une absurdité pédagogie et un gâchis des énergies, dans le fait que les élèves ayant bénéficié d'une initiation à l'allemand au primaire ne poursuivaient pas obligatoirement l'enseignement de l'allemand en sixième. Pour mettre fin à la rivalité anglais-allemand en sixième, il aurait fallu en arriver à l'enseignement de deux langues vivantes dans cette classe (au Luxembourg on y enseigne 4 langues).

Un réel effort a été fourni par l'administration scolaire pour ce qui concerne la formation des maîtres, puisque de toutes les régions de France, l'Alsace est la seule à disposer d'une unité de formation obligatoire de langue et de culture régionales à l'Ecole Normale. Celle-ci à deux filières: enseignement de l'allemand d'une part, du dialecte et de la culture régionales d'autre part. On peut regretter que l'allemand n'ait pas pris un caractère obligatoire, ce qui devait entraver son enseignement à l'école primaire, dans l'avenir.

En fait, l'ensemble du système mis en place par la "circulaire Deyon" repose sur la bonne volonté des maîtres.

Ainsi en 1983/84, 70% des élèves bénéficiaient d'un enseignement de l'allemand au primaire, 27% des collèges et lycées pratiquaient l'option "Langues et cultures régionales" (ce qui ne veut pas dire 27% des élèves, loin de là). Pour ce qui concerne le dialecte à la maternelle, aucun chiffre n'était  publié, 60% des élèves de sixième faisaient de l'allemand.

La revendication de la requête aux autorités scolaires (1984/85) qui demande l'obligation pour l'Etat de généraliser ces enseignements à toutes les classes était donc pleinement justifiée. Surtout lorsque l'on sait que les parents le souhaitent à une très large majorité (par exemple, pour ce qui concerne l'enseignement facultatif de l'allemand au primaire 1 à 2% seulement des parents dispensent leurs enfants de ce cours lorsqu'il leur est proposé).

Le volontariat des parents ou des élèves n'est donc pas un problème. Par contre, il n'en est pas de même, si l'on veut être efficace, de celui des maîtres.

En effet, le système mis en place ne devrait plus reposer sur le volontariat des maîtres, mais sur leur compétence.

L'enseignement d'une langue ne relève pas plus d'un problème de conscience que celui des mathématiques ou de l'histoire.

Si l'on ne pouvait pas exiger une formation obligatoire pour les maîtres déjà formés, il ne devait pas en être de même pour ceux qui entrent en formation. Ainsi, et avec un système de suppléance (instituteurs itinérants, échanges de services, intervenants extérieurs, maîtres retraités volontaires...) pour les maîtres défaillants, on pouvait atteindre la généralisation demandée et promise déjà par la circulaire Denueil.

Un dernier point négatif apparaissait dans les L.E.P. (Lycées d'enseignement professionnel) où certes un effort important a été consacré à l'enseignement de l'allemand notamment dans les L.E.P. industriels, mais où l'on pouvait regretter la part congrue sinon inexistante réservée à la culture régionale, alors que les L.E.P. recrutent de forts contingents d'élèves germanophones, pour qui une prise en compte et une valorisation en milieu scolaire de leur acquis linguistique et culturel s'impose encore plus que pour les autres. Mais ces critiques n'enlèvent pas à la "Circulaire Deyon" son mérite principal, celui d'avoir instauré un débat permanent au sujet de l'Ecole d'Alsace et d'avoir mis en évidence le consensus total pour ce qui la concerne. La circulaire fait maintenant partie des droits acquis; et constitue une excellente base pour aller dans le sens du bilinguisme scolaire au primaire, voire du trilinguisme (français, allemand, anglais) au collège.

Voilà où nous en sommes,alors, pour les mesures concernant l'école. Une nouvelle demande se fait jour (voir requête aux autorités scolaires). Le recteur Pierre Deyon reste d'ailleurs ouvert au dialogue et a annoncé une expérience d'initiation à l'allemand au CE2. En 1985, il donnait sa définition (très largemnent reprise et acceptée) de la langue régionale :"Il n'existe qu'une seule définition scientifique correcte de la langue régionale en Alsace, ce sont les dialectes alsaciens dont l'expression écrite est l'allemand. L'allemand est donc une des langues régionales de la France...Les dialectes et l'allemand sont solidaires...coupés de l'allemand, ils s'appauvriront immanquablement et périront."

En juin 1985, une nouvelle circulaire vient compléter celle de 9/6/1982 et précise l'éventualité d'une extension de l'enseignement de l'allemand au CE2.

Une circulaire du 7/1/1987 précise notamment la situation réservée aux enfants dialectophones à l'école préélémentaire et annonce la création de sections trilingues au collège et la création d'un "Certificat Régional d'Allemand au Collège-Deutsch als Regionalsprache-".

Une circulaire de 15/12/1989 soutient la promotion des langues vivantes.

Une circulaire du 16/2/1990 précise le déroulement de l'épreuve "Langue et culture régionales au baccalauréat".

Une circulaire du 12/6/1990 annonce la généralisation de l'enseignement de l'allemand au CE2 et son extension possible au CE1.

Le 18 décembre 1990 les parlementaires alsaciens et mosellans sont reçus en audience par M. Lionel JOSPIN à qui ils présentent un "Plan Educatif pour le retour au Bilinguisme en Alsace-Moselle". Dans ses objectifs ce plan demande de "parvenir, notamment dans le cadre d'un programme quinquennal, à un enseignement bilingue généralisé, français/allemand ( langue régionale) allant de la maternelle au baccalauréat, et répondant aux demandes formulées par les institutions publiques, les collectivités (Conseil Régional, Conseils Généraux d'Alsace et de Moselle, Comité Economique et Social d'Alsace, Chambres de Commerce et d'Industrie, Chambre d'Agriculture et Chambres de Métiers, les Communes) et les familles". Précisant les dispositifs pédagogiques à développer, les moyens, les interventions des collectivités locales, l'échéancier, il demande en outre le développement progressif de sections bilingues dès la maternelle à partir des "tout-petits" avec parité horaire pour les langues française et allemande.

En 1991, "une circulaire rectorale donne la possibilité:

- d'enseigner l'allemand dès le cycle2 (grande section de maternelle, CP, CE1) à raison de 3 heures par semaine,

- d'organiser un enseignement bilingue à 6 heures par semaine dès la petite section de maternelle".

Le Recteur Jean-Paul de Gaudemar y précise que "l'allemand présente du point de vue éducatif la triple vertu d'être à la fois l'expression écrite et la langue de référence du dialecte, la langue des pays les plus voisins et une grande langue de diffusion européenne et internationale. Enseigner l'allemand en Alsace participe ainsi d'une triple entreprise : soutien de la langue et de la culture régionales, enseignement précoce de langues vivantes, initiation à un culture européenne et internationale."

Entre-temps, l'association ABCM-Zweisprachigkeit  ouvre ses premières classes maternelles bilingues associatives, suite au refus du Recteur DEYON d'en ouvrir dans le service public.

Une circulaire rectorale annonce en 1992 "l'ouverture des premières classes bilingues à parité en maternelle."

En 1993, "le Recteur définit le cadre de fonctionnement des sites bilingues y compris celui des sites paritaires (13 heures en français, 13 heures en allemand). Les bases d'un réseau de l'enseignement bilingue sont ainsi jetées".

En 1994, le Rectorat fait paraître une brochure à destination des parents. Un cursus de 3,6,13 heures d'allemand leur est proposé pour les sections maternelles. Mais l'ouverture de ces sections n'est pas systématique. Elles ne sont pas proposées par le service public. Il faut que les parents en fassent la demande après avoir obtenu l'accord des municipalités et des équipes enseignantes. Il reste donc des verrous et, en outre, l'information de la part de l'administration scolaire est encoresouvent parcimonieuse et succincte, sinon inexistante.

En 1994, une nouvelle circulaire rectorale "repose sur la définition de la finalité de l'enseignement bilingue comme susceptible de conduire les enfants, au moyen d'un cursus continu, à une bilingualité équilibrée, c'est-à-dire à la capacité d'accéder à des compétences sinon entièrement égales, du moins comparables dans les deux langues dans tous les domaines de leur utilisation et dans toutes les compétences de langue..." Elle précise en particulier que " l'école encouragera les parents dialectophones à reprendre l'emploi du dialecte avec leurs enfants ou à consolider cette pratique linguistique propre à soutenir le projet bilingue."

En 1994, la première promotion des professeurs titulaires du CAPES d'allemand option alsacien est sortie. Mais aucun des deux "heureux" élus n'a été nommé dans sa région d'origine !

En 1995, trois textes importants pour l'enseignement des langues de France ont marqué l'école publique notamment en Alsace. D'abord, la circulaire ministérielle "Enseignement des langues et cultures régionales (BOEN 20/4/96) précisant le déroulement, le rôle et l'objectif de l'enseignement bilingue. Puis le rapport 1995 de la commission académique d'évaluation de l'enseignement de l'allemand, notamment dans l'enseignement bilingue paritaire et précoce dans notre région. Enfin, la circulaire rectorale du 20/5/95 consacrée à l'option LCR. Le Recteur de Gaudemar a présenté les deux derniers textes dans les DNA des 15 et 21/11/95. Il met, en particulier, en lumière la valeur et les résultats de l'enseignement bilingue en Alsace.

On peut mesurer le chemin parcouru. Cependant, une circulaire visant la généralisation d'une éducation bilingue en Alsace reste à venir et à obtenir.(3)

Dans les autres secteurs de la vie culturelle et publique

Si des concessions importantes ont été obtenues pour l'école d'Alsace, il n'en est pas de même dans les autres secteurs de la vie sociale et culturelle.

Il n'y a pas plus de pièces de théâtre ou de films d'expression allemande dans nos villes qu'ailleurs en France. A peine un peu plus de livres et de journaux. Les mesures de 1945 concernant la presse bilingue sont en grande partie restées en vigueur dans les faits. Il n'y a quasiment plus de documents administratifs bilingues. Bien sûr, une renaissance de la littérature dialectale et de la chanson alsacienne  s'est effectuée, mais indépendamment de mesures gouvernementales. Celles-ci, au travers de chartes culturelles, n'ont d'ailleurs fait qu'entériner la position dominante de la culture française en Alsace, en réservant un place de choix aux versions locales de la culture parisienne.

A ce propos, il faut relever un véritable paradoxe. Comment les élus alsaciens, co-négociateurs des chartes, qui par ailleurs se sont battus pour l'enseignement de la langue régionale, en particulier de l'allemand, ont-ils pu souscrire à la carence de ces chartes en matière de culture régionale : peu pour la culture d'expression dialectale, rien pour la culture d'expression allemande et beaucoup pour la culture d'expression française ?

On attendait, en outre, un véritable soutien à la production et à la diffusion d'oeuvres d'expression dialectale et allemande.

On attendait, par exemple, la création d'un conseil culturel alsacien.

Mais rien n'est venu ou si peu. Ce qui fait que de nombreux écrivains sont contraints de se faire éditer en-dehors du pays. Ce qui fait que le débat autour de la question linguistique et culturelle reste encore trop confinée dans des comités restreints. L'Office régional pour le bilinguisme créé récemment permettra peut-être de pallier  ces carences.

Si le Luxembourg est aujourd'hui le pays le plus fortement bilingue d'Europe, c'est parce que les langues française et allemande y sont présentes à tous les niveaux de la vie sociale et culturelle.

C'est parce que cette option n'a jamais été prise en Alsace, que nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation de diglossie, dans une situation où la langue régionale est exclue de la plupart des registres de la vie sociale et culturelle et où, par conséquent, la langue régionale a régressé au point que l'on sait.

Le problème ne se pose plus aujourd'hui simplement en terme de soutien, mais surtout de réparation historique.

Il conviendrait donc de redoubler d'effort. Il ne s'agit  plus de se contenter d'affirmer notre identité culturelle alsacienne. Il faut la laisser, non seulement, vivre, mais la faire vivre.

Il ne suffit plus que la langue régionale soit enseignée dans les écoles. Il faut encore qu'elle retrouve une place pleine et entière dans la société alsacienne. Les langues qui ne sont qu'enseignées,  sont les langues mortes.

La réhabilitation de la langue régionale (allemand dialectal alsacien et allemand standard) passe par la réhabilitation de la culture d'expression dialectale etd'expression allemande.

Il faudrait enfin que l'on prenne pleinement conscience qu'une langue ne peut pas survivre si elle ne participe plus d'une culture et qu'une culture ne peut survivre que si elle est portée par une langue.

L'Alsace ne sera bilingue que le jour où, à côté du théâtre d'expression française, on retrouvera, par exemple, un théâtre d'expression allemande.

Ceci n'est qu'un exemple, mais il illustre parfaitement le changement qui doit intervenir.

Permettre d'employer la langue régionale à tous les niveaux de la société c'est accomplir un pas de plus vers le respect de celui qui la parle. Parce que c'est reconnaître son statut et son prestige. C'est lui accorder un degré d'officialisation. Mais plus encore, c'est lui assurer la vie. Enfin, confiner une langue à la seule sphère des relations privées, veut dire lui nier toute évolution linguistique. Elle se trouve alors bientôt en manque de terminologie pour pouvoir exprimer tous les aspects de la vie collective. Elle ne peut plus alors assurer le lien social.

Bilinguisme et biculturalisme constituent les conditions "sine qua non" de l'identité culturelle alsacienne et une richesse inestimable qui reste à notre portée.

L'avenir nous dira si les Alsaciens sauront se donner les moyens de cette ambition ou s'ils consentiront à disparaître dans l'anonymat de l'uniformité. PK in "la question linguistique alsacienne de 1945 à nos jours", Salde, Strasbourg, 1998

(1) "Les leçons d'allemand elles-mêmes doivent se donner en langue française. Si quelques Instituteurs se montraient peu soucieux de remplir ce devoir, je tiens à connaître leurs noms."

Le Recteur de l'Académie de Strasbourg 12/7/1959

(2) La création en 1968 du Cercle-René Schickele-Kreis, le succès qu'il a immédiatement remporté, et la mise en place par lui de cours "sauvages" d'allemand aux enfants fréquentant l'école primaire, ne sont sans doute pas étrangers à cette réaction de l'administration scolaire.

(3) Bilan d'étape dans l'enseignement pré-élémentaire et élémentaire :

- initiation à l'allemand, dès la maternelle parfois, dans la plupart des écoles publiques et sous contrat, jusqu'à 3h/S ;

- initiation, dès la maternelle parfois, à hauteur de 6h/S avec enseignement d'une ou de deux matières d'éveil en allemand ;

- enseignement bilingue paritaire français-allemand dès la maternelle. A la rentrée de septembre 1995, 73 classes publiques (1% du total) sont bilingues et 23 classes associatives ou privées sous contrat.

 

Autres publications de l'auteur :

- L'Alsace (direction), Les Editions d'Organisation, Paris, 1981

- Camille Dahlet, une vie au service de l'Alsace, BF/SALDE, Strasbourg, 1983

- Le bilinguisme scolaire en Europe de l'Ouest, Les Cahiers du bilinguisme, n°
spécial, Strasbourg, 1986

- La question linguistique alsacienne de 1945 à nos jours, SALDE, Strasbourg, 1998

- Raisons d'Alsace ou « Tête haute » pour nos langues, nos cultures, nos identités, Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar, 2001

- L'Alsace inachevée, Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar, 2004

- Les langues d'Alsace et pourquoi les Alsaciens renoncent-ils à leur bilinguisme/ Die Sprachen des Elsass und warum verzichten due Elsässer auf ihre Zweisprachigkeit (ouvrage bilingue/zweisprachiges Buch), Editions Nord Alsace, Haguenau, 2007